Yo Picasso
Jean-Claude Lattès, 1982.
Réédité par Le Bateau ivre en 2015.

« …Il "volait" à un génie ses démesures en même temps qu’il prêtait à un créateur ses propres expériences de créateur, avec une liberté, un naturel qu’aucun biographe classique n’eût pu se permettre.

    L’entreprise était un peu folle et tirons notre chapeau à Perry: il l’a formidablement réussie. Sans cesse, le lisant, on oublie le subterfuge et l’on se prend à écouter la voix de Picasso. Phénomène dû, pour une part, à la minutie de la documentation (le livre constitue une excellente chronologie du peintre), mais, plus profondément, à ce que l’écrivain Perry ayant osé se mettre à la place de son héros, comme tout romancier doit faire, a atteint mystérieusement une zone de connaissance où l’intuition et la fraternité ont plus de place que la documentation. »

François Nourissier

Figaro Magazine

« En trois romans, dans Vie d’un païen, j’avais raconté la destinée d’un peintre. Ses périodes. Ses amours. Ses envies. Ses ratages. Le fond de son coeur. Parce que finalement, j’ai toujours eu envie d’être peintre. Seulement, ce ne sera possible qu’après ma mort, dans une autre existence: lorsqu’on voit le travail fabuleux d’un Picasso, on ne peut pas dire qu’on va être peintre deux jours par semaine pendant le week-end. C’est tout une vie d’être peintre! »

    Jean-Claude Lattès, l’éditeur de Jacques Perry, avait aimé Vie d’un Païen, et voulait publier une biographie du créateur de Guernica et des Demoiselles d’Avignon. Il a pensé alors à la demander au romancier qui parlait si bien de la peinture.

    « Essayer d’entrer tout d’un coup dans une existence aussi pleine, c’était pour moi comme une espèce de pari extraordinaire. Je me suis complètement immergé dans l’œuvre et dans la vie de Picasso pendant un an avant d’écrire une ligne. J’ai commencé par tout lire. Parce qu’en plus du livre, j’ai aussi réalisé six films d’une heure pour Gaumont-Télévision. Je ne sais pas quand il sortiront, mais ils sont là… »

Pierre Macaigne

Le Républicain Lorrain

« Fernande. Regarde la femme qui dort. Quel sommeil! Quelles fraîcheur! Elle dort quand elle veut. Quel mystère! C’était la première fois de ma vie que je contemplais longtemps une femme. Je la touchais du bout d’un doigt. Ferme! élastique! Ouverte, fermée. Enfin amoureux, Pablo. Pas comme un fou, comme un étonné devant cette personne indépendante, offerte, qui était belle et qui sentait bon et qui n’était pas pute.

    C’est drôle… Un homme normal, amoureux, aurait fait des plans pour arranger l’atelier, pour trouver de l’argent, pour installer Fernande. Moi, non. Je ne suis pas un homme normal. Je suis un peintre. Quand je travaille bien, je pense que je pourrais travailler mieux. Mon temps appartient à la peinture, pas aux femmes. J’ai vécu presque quatre-vingt-douze ans et j’ai trouvé la vie trop courte. Pour les femmes, il faut beaucoup de temps, je le sais. Elles dévorent les jours. Elles voudraient que les hommes ne soient occupés qu’à les célébrer et à leur faire l’amour. Je regardais Fernande endormie et je cherchais le secret de son corps. Au fond, en la contemplant, j’avais encore des pensées de peintre. Je savais qu’elle faisait tourner ma peinture. C’est le souvenir de Madeleine qui apparaissait dans les toiles. Fernande se chargeait sans le savoir de mon évolution profonde, celle qui s’est manifestée à Gosol, plus tard. Oh, elle n’était qu’un des éléments de cette transformation lente mais sûrement le plus actif. Elle était ma chair, ma douceur, ma folie - ma tranquillité. Je ne courais plus les filles, je n’avais plus cette ignoble faim de bête au ventre. J’acceptais Fernande comme femelle mais je ne pouvais lui accorder cinq minutes de réflexion.

    Ni temps ni argent. Mais des nuits pour courir avec ceux que Fernande appelait la bande à Picasso. Je ne cherchais plus les filles, mais l’amitié complice, les émotions de l’esprit. Le cancan était mort, le bal du Moulin-Rouge et le bal du Moulin de la Galette ne m’amusaient plus. Je préférais les images mentales. Après avoir travaillé, avant de m’enfermer à nouveau devant ma toile, j’allais voir les poètes comme autrefois j’allais voir les femmes, par curiosité, pour comprendre, pour prendre.

    Je voulais m’évader de toutes mes prisons, écouter Max et Guillaume et André qui m’entraînaient aux soirées de Vers et Prose à a Closerie des Lilas. Je ne peignais ni Moréas ni Paul Fort, je les dessinais. J’ai fait la première caricature de Guillaume avec la tête en poire. Et je les écoutais. Je n’ai pas peint d’après leurs poèmes. Leur influence était plus profonde. Ils me nourrissaient, m’enlevaient ma vieille bêtise et mon antique ignorance. (Je ne suis pas encore au point!) Et puis, je me moquais d’eux. Je crois que c’était plus important encore. Je ne les admirais pas tout le temps, mes poètes. Leurs ridicules me formaient aussi. 

    Quelle aventure, quel chemin de Joan Oliva Bridgman à Dada, d’Els Quatre Gats au Dôme, de Science et Charité au Cubisme rococo! »

 

(p.112-113)

« Le 8 janvier 1927, je me promenais boulevard Haussmann devant les Galeries Lafayette. J’aimais ces endroits peuplés de femmes. Je m’appuyais à la grille surplombant une entrée de métro comme si j’attendais quelqu’un. J’attendais depuis plusieurs années et j’étais aussi fou que Breton qui espérait toujours rencontrer l’amour fou dans la rue. J’ai vu passer des mères, des putes, des employées, des laides, de simples vilaines. Elles rayonnaient peu, même de ce rayonnement qui n’est que renvoi des rayons qu’on a reçus. Des hordes de mal aimées. Je me promettais d’aimer de toute le force de mes quarante-cinq ans une vraie femme. Et je vis une très jeune fille blonde aux traits purs, les yeux bleu porcelaine. Je la suivis quelques minutes. Je ne connais rien de plus amusant ni de plus difficile que d’aborder une femme dans la rue. Je crois lui avoir dit: « Mademoiselle, vous avez un visage intéressant; je voudrais faire votre portrait: je suis Picasso. » Elle a prétendu plus tard que je l’avais prise par le bras et que je lui avait dit: « Je suis Picasso! Vous et moi allons faire de grandes choses ensemble. » Je crois qu’elle se trompe. J’ai dû lui dire ça plus tard. De toute façon, elle a levé les yeux sur moi et j’ai vu qu’ils étaient très clairs. Ce regard candide, si frais m’a ébloui. J’ai vraiment reçu une flèche dans le coeur. J’ai essayé d’être léger, gai. Je lui ai expliqué, le plus modestement possible, que j’étais un grand peintre. Je ne savais où l’emmener pour qu’elle voie mes tableaux. La galerie de Paul Rosenberg était juste à côté de chez moi; je ne voulais pas aller chez Kahnweiler.

    - Comment vous appelez-vous?

    - Marie-Thérèse.

    Elle répondait simplement. J’ai compris que je ne lui faisais pas peur, qu’elle acceptait de parler avec moi. Pour lui montrer que je savais dessiner, j’ai acheté un bloc de papier à lettres et j’ai fait son portrait pendant qu’elle mangeait une glace. J’ai beaucoup regardé son oeil longuement fendu, son nez droit en prolongement d’un grand front. Il existe une photographie d’elle en écolière, prise chez un mauvais photographe qui l’a fait asseoir sur un faux balustre devant un faux paysage. Elle porte d’invraisemblables bottines noires, des bas noirs, une robe sac avec un empiècement triste et elle est ravissante sous un joli chapeau à bords relevés plongeant un peu derrière. Ses cheveux mi-courts reviennent encadrer ses joues. Elle paraît douce et gaie. Dix-sept ans, une vraie mineure et je ne pensais qu’à son corps, à sa bouche, à ses lèvres et ses dents. Je voulais la voir nue.

    Je lui ai demandé si elle acceptait de me revoir pour que je fasse un vrai portrait. Elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas l’emporter chez elle - « Et moi, je ne pourrai pas le montrer chez moi. » Alors nous avons décidé que je les déchirerais tous et c’était drôle.

    J’ai eu l’idée d’entrer dans une bonne librairie. J’ai trouvé plusieurs livres sur moi: le Pablo Picasso de Reverdy, Le Rappel à l’ordre de Cocteau où figure une étude sur moi. Dans le no 1 de La Révolution surréaliste, il y avait mon portrait en bas à droite au milieu de vingt-huit autres. Elle ne connaissait ni Breton ni le Surréalisme. Elle ne savait rien. J’aimais ce creux infini que je pouvais remplir. Je lui ai dit plein de choses drôles et elle riait et semblait contente. Nous avons pris rendez-vous pour deux jours plus tard. Je l’ai emmenée au cinéma dans un quartier où nous ne risquions pas de rencontrer Cocteau ou Gertrude Stein, Olga ou ses parents.

    Je voulais la recevoir entre quatre murs, ne pouvais l’emmener dans mon atelier ni à l’hôtel. J’ai loué un studio meublé dont je n’avouerai jamais l’adresse. Elle n’avait absolument pas peur de moi. Je la caressais un peu, paternellement, mais n’osais pas  la brusquer. Quelquefois, d’elle-même, elle me donnait un gros baiser. Je ne déchirais plus les dessins. Je lui disais qu’ils étaient à elle et qu’elle les prendrait quand elle serait majeure. Tous les après-midi, ou presque, nous nous voyions et il fallait qu’elle invente des prétextes pour justifier ses sorties. Moi aussi.

    Un jour, je lui ai montré une publication où quelques-uns de mes tableaux difficiles avaient été reproduits en couleurs; elle a fait une drôle de tête. Elle aimait beaucoup la période rose. Je ne l’obligeais à rien. Enfin, je lui ai dit que je voulais la dessiner nue. Elle a bien voulu. J’ai cru suffoqué de bonheur en voyant son corps. Elle a eu envie que je la prenne dans mes bras et que je lui fasse l’amour. Bizarrement, j’ai crié. Elle a aimé ce déchaînement. Sa douceur était une fausse douceur. Elle aimait l’amour d’instinct et n’avait aucune retenue.

    Enfin, je ne vais pas raconter tout ça. »

 

(p. 259-261)

© Association Les Amis de Jacques Perry