Rue du Dragon
Essai d'ethnologie d'une rue de St-Germain-des Prés à Paris
Jean-Claude Lattès, Éditions Spéciales, 1971.

    « Si modeste soit cette rue par ses dimensions (quarante-quatre  numéros), la variété des moyens employés pour la sonder: questionnaire en trente-deux points, interviews, rencontres, observations; le nombre des personnes ayant accepté de se prêter à l’investigation: 283 sur 1042 habitants; l’importance historique de la rue (elle vit le premier campus en 1267, et doit son nom à la légende de Sainte Marguerite et du Dragon), ont conduit son auteur à abandonner le récit linéaire pour une construction qui tient à la fois de la reconstitution historique, du document ethnologique et du reportage vécu.

    Nous sommes ainsi invités à pénétrer successivement les secrets de l’identité des Dragons, de leur portrait physique et moral, de leur vêture, de leur logement, de leur ameublement, de leur nourriture, de leur culture, de leur caractère, de leur profession, de leurs opinions et croyances, de leur comportement devant l’argent, leur époque, la famille, la sexualité, l’amitié, le voisinage, de leurs modes de locomotion, et de leur mode de vie : loisirs, lectures, voyages, etc…

    …Rue du Dragon n’est pas un roman, et les lecteurs habituels de Jacques Perry seront peut-être surpris par cet assemblage de matériaux à l’état brut. Mais ces matériaux sont aussi la matière première, les points de départ d’autant de romans possibles que de personnages rencontrés. C’est un livre qui, presque à chaque page, fait rêver chacun sur chacun de « ces Dragons ou de ces Indiens que nous sommes » et restitue la vie, dans sa singularité, sa totalité, sa diversité, comme le reflète sa conclusion en forme de mélopée sans fin : la rue du silence, la rue arrêtée, la rue possédée, la rue adoptée, la rue évidente, la rue envahie, la rue indifférente, la rue choisie, la rue aimée, la rue des passants, la rue des dimanches, la rue secrète, la rue dont on est, ma rue, votre rue. »

Paul Morelle, Le Monde

 

 

    « Jacques Perry, lui, a entrepris ce qu’on peut appeler un véritable travail de bénédictin pour nous dire l’histoire de cette rue anonyme pour tant d’autres. Il a pour cela mis sur pied une enquête telle que les firmes spécialisées et les agences les plus qualifiées pourraient s’en montrer jalouses. On l’a vu jouer au « Diable boiteux » avec autant, sinon davantage de passion que le héros de Lesage. Chaque maison a été visitée, son histoire précisée, archives à l’appui, et à tous les habitants, l’auteur de La liberté en croupe a fait l’effet d’un confesseur dont le magnétophone se prêtait à toutes les indiscrétions.

    Il s’agit d’une étude sociologique extraordinaire. Elle est à proposer à tous ceux et à toutes celles qui ont à entreprendre une enquête de ce genre dans la ville ou dans le quartier de leur choix. Bien sûr, ce ne sera pas au point en quelques semaines. Jacques Perry nous initie aux vertus souveraines de la patience, de l’intelligence, et quoi qu’on puisse en prétendre, de la discrétion.

    Sans compter les joies de retrouver sans cesse un écrivain au coin de chaque page. Ce qui n’est pas rien, étant donné la nature de son travail! »

 

Roger Kiehl, Les Dernières Nouvelles d’Alsace

« J’ai toujours été fasciné par les rues. Les miennes, je ne les ai pas comptées. La rue de ma naissance, toutes celles que j’ai habitées, les rues du travail, des écoles, les rues des plaisirs, les rues où j’ai été amoureux, les rues des promenades, les rues des vitrines, la simple rue traversée par hasard où j’ai acheté du tabac, du pain ou des fleurs, les rues de mes amis et de ma famille, les rues du percepteur, des procès-verbaux, les rues de mes souffrances et de mes morts. Des centaines vraiment. Si je passe en revue tous les arrondissements de Paris, pas un qui soit resté tout à fait à l’écart de ma vie. 

    Je poussais l’amour des rues jusqu’à les collectionner. Il m’arrivait de prendre le métro et d’aller dans n’importe quel quartier inconnu. Je humais l’air, je regardais ce qu’on m’invitait à voir, les vitrines et toujours les façades closes. Enfant, Le Diable Boiteux de Lesage me faisait rêver. Je voulais déjà ouvrir les maisons. Je suis curieux de tout cet inconnu. C’est un appétit vague et puissant. Tous les destins m’intéressent. Il m’est arrivé souvent de vouloir être n’importe quel passant pour entrer dans sa peau un instant. C’était une bonne prédisposition à écrire des romans. Ne pouvant être un autre, j’imaginais et me fourrais avec délice dans d’autres peaux qui m’ont permis de respirer hors des limites étroites  de la mienne. Mais je n’étais pas satisfait. Je n’avais pas encore réalisé mon vieux rêve, je n’avais pas encore soulevé les toits. Un jour, il y a trois ans, j’ai décidé d’écrire un livre sur une rue de Paris. Je n’inventerais rien. Il me faudrait tout savoir, connaître tous les habitants, leur caractère, leurs habitudes, leurs opinions et leurs goûts. Et les habitants d’autrefois et l’histoire des maisons.

    J’ai pensé aussitôt à la rue du Dragon. Elle n’était encore qu’une de mes rues. Je n’y avais pas vécu mais j’y avais rôdé. Je n’y connaissais personne. J’aimais son nom, encore mystérieux, sa forme irrégulière, ses vielles maisons. Elle habitait Saint-Germain-des-Prés, la mode la défigurait un peu, elle me plaisait davantage d’être menacée.

    Le temps passait. J’écrivais un autre livre et pensais secrètement à la rue du Dragon. Elle me faisait peur. Je la traversais, je regardais ses boutiques, je marchais entre les façades muettes au milieu de centaines de personnes invisibles et je pensais : je ne suis pas prêt. J’ouvrais l’annuaire du téléphone,  mais je n’appelais personne. Je lisais l’article Dragon du Hillairet et du Rochegude-Clébert. La rue bougeait un peu. Certains noms s’y accrochaient : Hugo, Bernard Palissy, Taranne, Crozat. Et aussi Martin du Gard, Copeau, Bainville. Paradoxalement, le passé m’était plus ouvert que le présent. Il suffisait de fouiller les bibliothèques et les archives. Je ne le faisais pas encore comme si ce geste m’engageait trop.

    Et comment atteindre les gens chez eux, sans les forcer, sans les contraindre? Comment les entraîner assez fort pour tuer la méfiance, l’exaspération, la paresse et la simple négligence? Les hommes n’attendent plus rien de bon de leur boîte à lettres. Ils sont harcelés de propositions et toutes se veulent séduisantes. On leur offre tous les jours le savoir, la culture, les moulins à légumes, la force, la beauté, la lessive et les langues vivantes. J’ai composé plusieurs lettres et plusieurs questionnaires. Comment trouver les mots qui s’adressent à la fois à un étudiant et à une vieille dame? Je voulais être clair sans être sec, chaleureux sans être flagorneur, complet sans être trop indiscret.

    Je devrais peut-être cacher mes hésitations, mes erreurs. Les lecteurs se moquent des angoisses de l’auteur. Le livre, épuré des repentirs et des ratures, leur apparaît dans sa nudité. Mais celui-ci ne peut ressembler aux autres. Il y faut toutes les hésitations de la vie.

    Lettre et questionnaire sont enfin prêts. Et je fais connaissance avec les noms de tous les habitants. Je les relève sur les boîtes à lettres dans les entrées obscures ou sur la liste affichée à la porte des gardiennes. Tous les habitants de la rue reçoivent mon appel et réagissent selon leur humeur. 

    Après avoir battu le rappel des hésitants et des nonchalants, j’ai sur mon bureau une grande pile de lettres. Je me jette alors dans la rue et j’y reste tout un mois. Je l’approche par la tête Saint-Germain, par les pieds Croix-Rouge, par le cœur Palissy. Je franchis toutes les portes cochères, erre dans toutes les cours, monte tous les escaliers, essaye tous les restaurants. J’approche tous les commerçants et vois tous les habitants de la rue qui n’aiment pas les questionnaires et préfèrent me rencontrer. Je les écoute me parler pendant des heures. J’ai sur mon bureau une autre pile : les carnets d’interviews.

    Je m’écarte un peu alors de la rue vivante pour connaître la rue ancienne. Je fouille la Nationale, les Archives, la Bibliothèque de la Ville de Paris, la Bibliothèque du VIe. J’ai sur mon bureau une grande pile de notes historiques, des relevés de plans et des photographies fin de siècle.

  Quelques mois pour analyser les lettres, m’en imprégner, les comparer question par question et en tirer une énorme pile de notes.

    Et longtemps pour réfléchir… »

(p.9-11)

© Association Les Amis de Jacques Perry