L'Amour de rien
René Julliard, 1952.
Prix Renaudot 1952

« L’Amour de rien renoue avec la tradition. Pendant cinq cents grandes pages, il reste fidèle au déroulement d’une vie depuis l’enfance. Mais il y a quelque chose de nouveau et de terrible: c’est que cette vie ne fait pas un homme sous nos yeux, elle le défait. Dès le moment où il écrit la première ligne de son autobiographie, le narrateur est décidé à se tuer: c’est un testament qu’il écrit… »

Robert Kanters, Samedi Soir

« Je crois que L’Amour de rien est ce que j’ai lu, cette année, de plus remarquable depuis les Mémoires d’Hädrien. 

…voici un livre comme on en lit peu; solitaire parmi ses contemporains comme celui qui est censé l’écrire… Comme le solitaire, peut-être, qui l’a écrit. Si je n’avais pas de haine contre les mots galvaudés, je parlerais de révélation. 

...Mêlez à Proust et à Julien Sorel un peu de sauvagerie de Jean-Jacques, de la dureté avec laquelle Benjamin Constant a traité Cécile, de lâcheté de Mérimée, - moins en surface, - vous aurez cet inconnu; et je voudrais vous donner appétit de démêler tout cela qui n’est pas une mosaïque de souvenirs littéraires mais un amalgame vivant et original. »

Robert Kemp, Les Nouvelles Littéraires

« …J’ai vingt-sept ans et trois mois. Je n’ignore pas la date de ma naissance. C’est étonnant, étonnant que ma mère se soit soumise à cette formalité. Pourquoi l’a-t-elle fait? Pas d’existence légale. Pas de mariage possible, pas de régiment, pas de guerre, pas de papiers, pas de mort. Aucune trace. Cela m’eût convenu. J’aurais pu vivre avec une femme, m’engager à la légion, je serais mort tout de même. Où est ma mort, où se cache-t-elle? La voiture roule qui m’écrasera peut-être. Dans une cellule de mon corps, en un point de l’espace, rivière, foudre. Quelle est ma mort? Ce mystère vit avec moi et nous disparaîtrons ensemble. A l’heure dite, j’aimerais simplement savoir, ne pas sortir en aveugle. J’imagine une mort. Debout sur la terre, tout à coup le corps s’élève ou plutôt tombe, indéfiniment. Une angoisse de mille millions d’années et chaque seconde de cette chute est consciente. Chacun construit une impossible définition de l’infini, chacun prend un instant la mesure de son inanité. L’esprit le plus médiocre bâille devant les étoiles de la nuit, vite revient à lui-même, et n’acceptant pas son propre effroi, se penche sur une petite bête paisible pour jouir de sa puissance et l’écraser. Il y avait mille milliards de chances contre une qu’elle ne tombe jamais sous mes coups.

    Stupidité de ce genre de réflexions. Les plus subtiles constructions humaines, les plus épaisses déductions des inventeurs de systèmes me paraissent d’une terrible pauvreté. De Platon à Pascal. On ne leur doit d’admiration qu’autant qu’ils restent dans les limites humaines. Dès qu’ils vont au delà, leurs mythes me paraissent ridicules parce qu’ils choisissent. Toute grandeur de cet ordre disparaît dès qu’une main humaine s’impose. La seule puissance réelle d’un homme, la plus extraordinaire, c’est de se donner la mort à soi-même. Il ne peut rien y avoir au delà. Ouvrir soi-même la porte, sur rien ou sur l’infini également inconcevables. Mais quel courage, quelle curiosité sublime! Je ne pense qu’à ceux qui savent ce qu’ils font, qui accomplissent ce geste malgré leur angoisse. Je le ferai peut-être - sans générosité - quand je ne croirai plus à ma vie… »

(p. 406-407.)

    « …Je regardais le calendrier comme si la succession des jours présentait encore quelque intérêt pour moi. Le 8 avril 1948, très exactement, on frappa à ma porte; c’était Quelse. Or je venais d’écrire son nom pour la première fois sur mon manuscrit. Aussi étrange que cela puisse paraître, il y avait certains détails de sa personne physique que je ne revoyais plus très bien et, quoiqu’il ne fût pas de mon propos de me livrer à une description extérieure, rien ne me gênait davantage. Je ne voulais pas que le personnage de Quelse fût modifié par le choix inconscient du souvenir. Il se présentait à point; je le reçus.

    Je ne l’aurais fait ni avant, ni après.

    Il vit bien que j’étais tout détaché. Je ne sais ce qu’il me dit; je ne faisais que le regarder. J’entendais bien sis paroles mais sans laisser pénétrer leur sens jusqu’à mon esprit. Je me grisais de cette présence, la seule depuis si longtemps et, presque certainement, la dernière. Ce n’était rien qu’une voix humaine très harmonieuse et surtout une apparence que je n’avais jamais si bien découverte. Il s’en aperçut et me regarda de telle façon que mes yeux durent s’attacher aux siens. Il cessa de me comprendre en cet instant, car je ne lui paraissais être ni l’homme qui se cache pour mourir, ni même rien d’humain de la sorte d’humanité que lui, Quelse, était capable de reconnaître. Ce devait être pour lui un spectacle assez horrible, car il lança avec assurance ces phrases qui annoncent les départs. Il partit enfin de l’air de quelqu’un qui ne reviendra jamais. Dès que je lui vis cette figure, je ressentis une peine si grande que je l’aurais rappelé si je n’avais su qu’il m’était impossible de changer d’attitude et de convictions profondes. Je me repentis de l’avoir fait entrer car il avait emporté avec lui l’élément rare: la pureté de ma dernière solitude. Puisque j’vais été seul toute ma vie, il était bon que je la finisse ainsi mais, s’il était possible, dans une sorte de perfection.

    Il me fallut plusieurs jours pour effacer cette impression et je n’y parvins même pas complètement. L’été 1948 fut noyé sous des trombes d’eau. Le ciel était constamment gris. Je racontais mes amours avec Martine. Il me semble que j’était inspiré plus qu’à aucun autre moment de mon récit. Je pense que cet amour a été la grande affaire de ma vie. Je dormais un peu moins en l’évoquant.

    Il ne se passait plus rien. Quelse ne revenait plus. La vie s’était arrêtée. Plus de rebondissement, qu’une longue et plate feuille d’écriture, mais de grands pans de vie passée étaient encore abattus.

    Un matin de septembre, j’en arrivai à la guerre. Il me sembla entrer dans mon époque contemporaine. Il n’y avait plus de solution de continuité. Martine disparue, je me retrouvais seul pour toujours. Cette solitude prenait différents visages, mais je saisissais toujours le fil de l’un à l’autre. 

    J’écrivis plus lentement encore. J’étais trop près et je dormais sans cesse, toujours plus engourdi.

 

    Le 10 décembre 1948, je finis mon récit et, sans m’arrêter un instant, rédigeai l’histoire des deux années passées à l’écrire.

    Le 24 décembre, je traînai sur chaque mot, mais rien ne restait plus à dire.

    Me voici… »

(p.512-514.)

© Association Les Amis de Jacques Perry