Le Trouble-Source
Albin Michel, 1975.
Prix Lucien Tisserand de l'Académie Française

« Jacques Perry n’est pas de ces auteurs qui remettent leurs pas dans leurs pas, écrivent toujours dans le même style des histoires toujours construites de la même manière et reprenant inlassablement les mêmes thèmes. Perry est un conteur qui aime pareillement observer et inventer. Il ne craint ni l’analyse délicate, ni la tranche de vie gaillarde, ni les sujets insolites. Certes, il lui arrive parfois d’être victime des conventions du récit classique ou bien d’un faux bon sujet comme dans Mère Paradis, son roman précédent. Mais Perry, du moins, prend des risques - et d’abord celui de déconcerter son public. Les prenant de nouveau, il nous donne avec Le Trouble-Source un de ses romans les plus singuliers, peut-être le plus réussi et assurément le plus neuf. »

Claude Bonnefoy, Nouvelles Littéraires

« Un roman-cyclone qui part dans tous les sens sous la conduite d’un personnage bien étrange, un certain William D., qui, envoyé par le ministère de l’Environnement pour étudier la dépollution d’une rivière, découvre un pays égaré où vivent trois jeunes filles adeptes des jeux les plus dangereux, friandes des situations les plus délicates.

Avec elles, avec d’autres, William D. tentera d’aller au bout de sa vie et de ses rêves… Le beau voyage!

Partie de plaisir ou fin de partie, Le Trouble-Source bouscule prodigieusement la production actuelle. Il faut donc s’y plonger, s’y noyer et s’y perdre. »

Jean-Marc Roberts, Le Quotidien de Paris

« Plusieurs fois déjà, j’ai attiré l’attention de mes lecteurs sur la forte personnalité littéraire de Jacques Perry, sur son Amour de rien et sur sa Vie d’un païen. Son dernier roman, Le Trouble-Source (Albin Michel) ne le cède en rien aux précédents. »

Jean Mistler, L'Aurore

    «Les deux filles autour de nous, je ne les voyais pas. Je n’avais pas envie de les voir; j’aimais leur présence. Je n’aurais pu aller jusqu’au mouvement devant elles et leur montrer la gymnastique de l’amour mais je ne souffrais pas de mon immobilité. Elles retenaient leur souffle, tandis qu’Anne et moi accordions largement le nôtre. L’une d’elles posa un doigt le long de ma colonne vertébrale comme pour s’assurer de ma vie.

    La pensée me vint tout à coup de l’ennui. Je ne m’ennuyais pas. La sensation de prolongement et de contact était trop forte, et l’amour me dilatait. Je compris que le mouvement de va-et-vient des corps ressemble à une mesure du temps régulière, plus rapide, moins rapide, précipitée jusqu’à l’image de la mort dans un achèvement heureux, dans la déchirure du temps. Je compris que les hommes font l’amour contre l’ennui, contre l’insondable, contre la peur. Restant immobile dans son corps, je ne mesurais pas le temps, je ne ressentais pas l’ennui, je n’avais pas la moindre idée qu’il pût être important d’aller jusqu’à l’orgasme. J’ai tant vécu d’orgasmes tristes dans la pauvre conque de mes mains.

    Écoute-moi bien, ma mère, et pardonne-moi de ne plus te parler directement, de ne plus te provoquer. Je n’oublie pas que c’est à toi que j’écris en ce moment mais, tu vois, l’idée de l’ennui est entrée et cela m’a troublé comme j’ai été troublé en vivant cet instant où le mot se présentait venant de nulle part. Ennui est un mot qui s’étale, qui s’infiltre, qu’il ne faut jamais évoquer, qui ressemble au bâillement. Quitter le corps d’une fille… Je ne m’ennuyais pas mais je n’étais plus maître de mon corps. C’est absurde, je sais, mais je me sentais planté, heureux et prodigieusement étranger. C’est le mouvement qui m’aurait fait oublier mon extranéité. Ou les gestes, la main possessive comme j’ai dit.

    J’ouvris les yeux. Toutes ces pensées venaient parce que je n’ouvrais pas les yeux. Les yeux d’Anne étaient fermés et je pouvais découvrir le reste de son visage. Ce qui me frappa, ce fut son air de pureté. Rien de crispé, un accomplissement. Elle avait voulu cesser d’être vierge; elle ne l’était plus. N’était-ce pas assez? Elle pouvait, derrière ses paupières baissées, se dissoudre dans son nouvel état. Si je lui faisais l’amour, je l’obligeais à une nouvelle mutation. La souhaitait-elle? J’étais en elle, vainqueur surpris, et j’attendais encore un signe? Je n’avais remporté aucune victoire et j’étais un objet? Je réduisais l’objet W à sa partie incluse et désirée. Moi, dans ce corps, dans cette fraîcheur brûlante? Et j’imaginais les millions d’accouplements qui avaient lieu en même temps. Et tous me paraissaient horribles. Pourquoi le mien seul échappait-il au grotesque? Par l’immobilité et le silence, par les yeux fermés, par la présence de Louise et d’Éva?

    Louise était toujours étendue à côté de nous. Je l’avais oubliée et pourtant sa jambe frôlait la mienne. J’essayai d’isoler ce contact et de le privilégier. C’était difficile alors que j’étais si fortement centré mais l’idée était puissante. Bientôt ma peau brûla. Je n’avais pas du tout bougé la jambe pour ne pas tirer Anne de son état post-virginal mais j’avais envoyé des quantités informations et d’interrogations dans cette région éloignée et la température s’élevait. Louise dut y être sensible puisqu’elle accentua un peu la pression.

    Je retirai un œil du visage d’Anne et lui fis explorer le plus loin possible à gauche pour tenter d’attraper un peu de Louise. L’œil ne put atteindre qu’une oreille peu expressive par sa nature d’oreille mais tu sais comme j’aime les oreilles. Ne pensant plus du tout à Anne, je tournai la tête; le corps suivit et je me retrouvai entre Anne et Louise. L’excès du mouvement me rendit à moi-même.

    Aussitôt je pensai à Éva et je la vis tenant un linge fin et une coupe remplie d’eau. Elle se pencha sur nous et nous lava. Nous étions rouges de sang. J’aimai tellement les Magrines que j’en eus le cœur serré. Cet instant ne reviendrait jamais.

    Je les laisse un peu, Dounia, je me laisse un peu auprès d’elle, dans la naïveté et toutes les tendresses familières.

                                                                                                               W. »

 

(p.194-196)

 

 

 

    « Ils savent que je suis là. Ils ne me voient pas. Mes yeux sont ceux de la nuit. La chambre de Régine est ouverte, les rideaux ne sont pas tirés, la chaleur du jour circule encore. Une lampe voilée éclaire faiblement la surface du lit. Je ne vois ni le visage de Régine ni les parties hautes du corps de Juste mais le champ opératoire, ce corps d’ombre, et l’instrument, cette grande pointe vive. Une lumière de Georges de la Tour, intense et diluée, éclaire de jaune d’or le sexe rouge et le sexe noir… Les peintres n’osent rien.

    Deux fois déjà, le corps de Régine s’est resserré dans un spasme et Juste s’est courbé un peu pour amener sa bouche à la hauteur du front de Régine et il l’a embrassée pour la remercier d’être heureuse. Et son dos s’est allongé de nouveau et le mouvement a repris plus rapide. Juste ne voit pas Régine, même pas ses cheveux. Il est plus loin, il regarde le vide, la vie et la mort. Il sait qu’il va mourir, nous le savons tous. Régine recueille ses dernières gouttes de vie. Et il cherche à l’expulser avec force, dans le dernier grand jet de sang et de sperme.

    Ce sera long, long de tuer ce vieux corps. S’il s’arrête, il vivra encore au Rouvre près ne Noëmie, près de sa fille repoussante, près de toutes ces femmes qu’il ne désire plus. Au Rouvre, il vivra encore sa longue mort; il ne reviendra plus chez Régine. Il veut rester, rester dans le corps de Régine jusqu’à la fin. 

    Il veut se reposer pour mieux mourir. Il se couche sur le flanc derrière Régine couchée sur le flanc. Il la prend ainsi. Maintenant il la voit. Il peut éloigner son corps et sa tête assez pour la voir. Je vois ce qu’il voit - il me tourne le dos - le dos lisse de Régine et ses fesses qui débordent le maigre appareil osseux de Juste. Le vieil homme a les mains libres qui pétrissent la chair de Régine aux épaules, aux hanches. Il avance et recule à toute petite course. Il est fou par les yeux: cette vaste étendue de peau le stimule. Il ne voit plus le vide mais le plein. Il ne cherche plus à satisfaire un rythme interne de vie et de mort. Il retrouve un instant la vie totale, le désir du viol. Le génie de cette femme lui fait comprendre un désir à peine exprimé par une pression de main… »

 

(p. 233-234)

© Association Les Amis de Jacques Perry